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Les communes construisent-elles désormais deux villes : l’une physique, l’autre numérique ?
Administration
Les communes construisent-elles désormais deux villes : l’une physique, l’autre numérique ?
Les communes construisent-elles désormais deux villes : l’une physique, l’autre numérique ?
19 juin 2026
Alex Rochât
Source: Rédaction Communes Romandes - photo Nguyễn Duy Hưng
Pendant longtemps, l’aménagement du territoire reposait sur des infrastructures bien visibles : routes, bâtiments publics, réseaux d’eau, espaces verts ou équipements sportifs. Aujourd’hui, une nouvelle couche d’infrastructures se développe discrètement au cœur des communes. Invisible pour la plupart des habitants, elle est pourtant devenue essentielle au fonctionnement des territoires : capteurs connectés, réseaux de données, éclairage intelligent, plateformes de gestion énergétique, outils de mobilité ou encore systèmes de pilotage urbain.
À mesure que la transition numérique s’accélère, les collectivités romandes découvrent qu’elles ne construisent plus seulement une ville physique. Elles construisent également une ville numérique.
Une infrastructure que les citoyens ne voient pas
Cette transformation ne se traduit pas nécessairement par de nouveaux bâtiments ou de grands chantiers. Elle passe souvent par des équipements beaucoup plus discrets : un capteur installé sur un lampadaire, un système de mesure énergétique dans une école, une plateforme permettant de suivre la consommation d’un bâtiment communal ou encore des outils d’analyse destinés à optimiser les flux de circulation.
L’objectif est toujours le même : mieux comprendre le fonctionnement du territoire afin d’améliorer les services publics, réduire les coûts et accompagner les objectifs de durabilité.
Selon le programme « Smart City Suisse » soutenu par SuisseEnergie, les villes intelligentes s’appuient précisément sur cette mise en réseau des infrastructures et des données pour améliorer la qualité de vie tout en optimisant l’utilisation des ressources. (SuisseEnergie)
Sion, laboratoire de la ville intelligente
En Suisse romande, la ville de Sion figure parmi les collectivités les plus actives sur ces questions. Depuis plusieurs années, la capitale valaisanne multiplie les projets liés à la gestion intelligente de l’énergie, à l’innovation urbaine et aux infrastructures connectées.
L’objectif n’est pas de faire de la technologie pour la technologie, mais de disposer d’outils permettant de mieux piloter la ville et d’anticiper les besoins futurs. Cette approche illustre parfaitement l’évolution du rôle des administrations communales, qui doivent désormais gérer autant des flux d’informations que des infrastructures physiques. (SuisseEnergie)
Lausanne et la donnée au service de la mobilité
À Lausanne, les enjeux concernent notamment la mobilité, la gestion énergétique et les services urbains. Les collectivités disposent aujourd’hui d’un volume croissant de données permettant de mieux comprendre les déplacements, l’occupation des espaces publics ou les besoins en infrastructures.
Cette évolution transforme progressivement la manière dont les décisions publiques sont prises. Là où les projets reposaient autrefois principalement sur des observations de terrain et des statistiques ponctuelles, les responsables locaux peuvent désormais s’appuyer sur des informations actualisées en permanence.
La donnée devient ainsi une véritable infrastructure territoriale, au même titre qu’un réseau routier ou qu’une conduite d’eau. (SuisseEnergie)
Fribourg expérimente le bâtiment de demain
À Fribourg, le développement du Smart Living Lab sur le site de Bluefactory illustre une autre facette de cette transformation. Ce centre de recherche travaille notamment sur les bâtiments intelligents, l’efficacité énergétique, le confort des usagers et les nouvelles technologies appliquées à l’environnement bâti. (Wikipédia)
Ces innovations préfigurent les infrastructures que les communes devront gérer demain : bâtiments capables de produire, stocker et optimiser leur énergie, systèmes de pilotage automatisés ou encore réseaux interconnectés permettant de réduire les consommations.
Le défi de la gouvernance numérique
Cette mutation soulève toutefois de nouvelles questions. Qui contrôle les données ? Où sont-elles stockées ? Comment garantir leur sécurité ? Les communes disposent-elles des compétences nécessaires pour piloter ces nouveaux outils ?
Le Swiss Smart City Survey 2024 montre que les villes et communes suisses développent de plus en plus d’initiatives dans les domaines de la gouvernance numérique, de l’environnement et de la gestion intelligente des ressources. Mais l’étude souligne également la nécessité d’une meilleure coordination et d’une vision stratégique à long terme. (Swiss Smart City Survey)
Car la ville numérique ne se limite pas à l’achat de technologies. Elle implique des choix d’organisation, de gouvernance et parfois même de souveraineté.
Une nouvelle responsabilité pour les collectivités
La question n’est donc plus de savoir si les communes doivent se numériser. Cette transformation est déjà en cours. La véritable interrogation est ailleurs : les collectivités disposent-elles aujourd’hui d’une stratégie aussi claire pour leur patrimoine numérique que pour leurs routes, leurs bâtiments ou leurs réseaux d’eau ?
Alors que les infrastructures connectées se multiplient, une évidence s’impose progressivement : la ville du XXIe siècle ne se construit plus uniquement avec du béton, de l’acier ou de l’asphalte. Elle se construit également avec des données.
Et cette ville invisible est peut-être déjà aussi importante que celle que nous voyons chaque jour.
La pénurie de personnel qualifié touche désormais directement les administrations communales suisses. Mais derrière les difficultés de recrutement apparaît une autre fragilité, moins visible : la perte des connaissances accumulées par des collaborateurs parfois présents depuis plusieurs décennies. À Sonceboz-Sombeval, Corcelles-près-Payerne ou Veysonnaz, les successions récentes de secrétaires communaux montrent combien la transmission devient un enjeu de continuité administrative.
Plus de soixante ans après l’adoption de sa loi sur les communes, le canton de Neuchâtel engage une refonte complète des règles qui encadrent ses collectivités locales. Le projet adopté par le Conseil d’État le 31 août 2026 entend clarifier les compétences des autorités communales, alléger certaines formes de surveillance cantonale et renforcer l’autonomie de communes devenues plus grandes et plus professionnelles. Il prévoit aussi de mieux encadrer les situations de dysfonctionnement et de faire évoluer les procédures de fusion. Derrière cette réforme juridique se pose une question beaucoup plus large : comment adapter les institutions communales à des collectivités qui n’ont plus grand-chose à voir avec celles de 1964 ?
Une commune se définit d’abord par ses habitants. C’est à partir de cette population résidente que sont établies de nombreuses statistiques et que s’organise une partie importante de l’action publique locale. Pourtant, la réalité quotidienne d’un territoire ne se résume pas aux personnes qui y sont officiellement domiciliées. Chaque jour, des travailleurs arrivent d’autres communes, des élèves et des étudiants se déplacent, des clients fréquentent les commerces, des entreprises accueillent leurs collaborateurs, des propriétaires occupent ponctuellement leur résidence secondaire et des visiteurs utilisent les infrastructures locales. Dans certaines communes romandes, la population présente au cours d’une journée ou d’une saison peut ainsi être sensiblement différente de la population officiellement recensée. Une réalité qui pose une question simple : pour comprendre et administrer la commune d’aujourd’hui, suffit-il encore de savoir combien de personnes y habitent ?