Environnement

Et si le robinet venait à manquer d’eau ? Le nouveau casse-tête des petites communes romandes

27 août 2026
Sandrine Novea
Source: Rédaction bulletin communes romandes. Photo: Gio L artenico
Pendant longtemps, ouvrir un robinet et voir couler une eau potable en quantité suffisante semblait aller de soi. Pour les petites communes romandes, cette évidence devient pourtant un sujet de planification de plus en plus concret. Sécheresses prolongées, pics de consommation, ressources locales plus fragiles, évolution démographique, qualité de certains captages et nécessité de sécuriser les réseaux obligent désormais les exécutifs communaux à regarder beaucoup plus loin que la prochaine facture d’eau. L’été 2026 en a donné une illustration très concrète à Neyruz, dans le canton de Fribourg, où les autorités ont dû restreindre pendant plus de deux mois certains usages de l’eau potable. Ailleurs, notamment en Valais, plusieurs communes travaillent déjà à connecter leurs réseaux ou à gérer la ressource à une échelle régionale. Derrière ces projets techniques se dessine une question très quotidienne pour les maires, syndics et directions communales : demain, une petite commune pourra-t-elle encore garantir seule son approvisionnement en eau ?
À Neyruz, deux mois de restrictions Le 22 juin 2026, le Conseil communal de Neyruz, dans le canton de Fribourg, publie une information à la population qui tranche avec les communications administratives habituelles. Les conditions climatiques et les consommations constatées mettent, selon la commune, l’approvisionnement en eau potable sous tension dans l’ensemble de la région. La décision est prise d’interdire immédiatement plusieurs usages de l’eau potable sur tout le territoire communal. L’arrosage des pelouses privées et des cultures en plein champ est interdit. Le remplissage des piscines, y compris les compléments de remplissage, l’est également. Même chose pour le lavage des terrasses et des véhicules, y compris à l’aide d’un nettoyeur haute pression. La restriction est annoncée jusqu’à nouvel avis. Il faudra attendre le 27 août 2026 pour que la commune puisse lever la mesure. Dans son communiqué, le Conseil communal explique que l’évolution récente de la météo et les prévisions permettent alors d’espérer une amélioration durable des sources d’approvisionnement ainsi qu’une réduction de la consommation, notamment celle liée à l’arrosage. La restriction aura donc été en vigueur pendant plus de deux mois. Le cas de Neyruz est particulièrement intéressant parce qu’il montre à quel point la question de l’eau peut rapidement passer d’un sujet d’infrastructure à une décision politique très concrète. Un exécutif communal doit alors arbitrer entre les usages, expliquer les restrictions aux habitants, surveiller l’évolution des ressources et décider du moment où les mesures peuvent être levées. Mais Neyruz ne repose pas uniquement sur ses propres sources. La commune est membre depuis 1999 de l’Association intercommunale pour l’alimentation en eau de boisson de Sarine Ouest, aux côtés d’Avry-sur-Matran, La Brillaz, Cottens et Prez. Elle indique que son approvisionnement est assuré en grande partie par cette association, tout en disposant également de deux ressources communales : le captage des Fantômes et celui de Côte de Rosé. La commune mentionne par ailleurs une étude hydrologique destinée à rechercher de nouvelles ressources en eau. Autrement dit, même une commune déjà intégrée à un dispositif intercommunal peut devoir prendre des mesures temporaires lorsque les conditions deviennent défavorables. Le problème dépasse largement un seul village La situation de l’été 2026 ne s’est pas limitée à Neyruz. Le canton de Fribourg a lui-même dû intervenir face à la sécheresse. Le 18 juin, le Service de l’environnement a prononcé une interdiction générale de pompage dans les eaux superficielles fribourgeoises en raison de débits très faibles et de températures de l’eau devenues critiques pour la faune aquatique. Cette mesure concernait les prélèvements dans les eaux superficielles et ne signifiait pas une interdiction générale d’utiliser l’eau potable, mais elle illustrait la pression exercée sur la ressource. Au 24 août 2026, cette interdiction était toujours en vigueur sur une grande partie des eaux superficielles du canton, avec certaines exceptions, notamment la Sarine, le canal de la Broye, le Grand Canal et plusieurs grands lacs. Dans le canton de Vaud également, l’été 2026 a été marqué par une sécheresse importante. Le 9 juillet, le Conseil d’État a interdit les feux en plein air en raison d’un risque d’incendie élevé et d’une sécheresse touchant l’ensemble du territoire cantonal. Les autorités vaudoises rappellent par ailleurs à la population de s’informer directement auprès de leur commune concernant d’éventuelles restrictions d’usage de l’eau, ce qui montre bien que la gestion de certaines mesures reste locale. Pour une petite commune, cette responsabilité est lourde. Il ne suffit pas de constater qu’il fait chaud. Il faut disposer d’informations sur les ressources, les réservoirs, les captages, les consommations et la capacité du réseau à supporter une période tendue. Il faut aussi savoir jusqu’où réduire les usages sans compromettre les besoins essentiels ni la défense incendie. Car l’eau communale ne sert pas uniquement à boire. Elle doit également être disponible pour les besoins sanitaires, l’activité économique et, dans de nombreuses communes, pour la lutte contre les incendies. À Neyruz, par exemple, la commune précise que la distribution d’eau potable et la défense incendie sont assurées par un même réseau. 150 réseaux publics dans le seul canton de Fribourg Le canton de Fribourg permet de mesurer la fragmentation de cette organisation. Selon l’État de Fribourg, environ 150 réseaux publics distribuent l’eau potable aux habitants et aux entreprises du canton. La consommation globale est estimée à environ 35 millions de mètres cubes par an. Cette multiplicité des réseaux explique pourquoi les situations locales peuvent être très différentes à quelques kilomètres de distance. Une commune peut disposer de sources abondantes, une autre dépendre davantage d’un réseau régional, une troisième être confrontée à un problème de qualité sur un captage. Les solutions ne peuvent donc pas être parfaitement identiques partout. L’État de Fribourg a adopté en mai 2025 un plan sectoriel des infrastructures d’eau potable destiné à garantir la qualité et la quantité d’eau à long terme. Chaque commune doit de son côté disposer d’un plan directeur de ses infrastructures d’eau potable, qui recense notamment les infrastructures existantes, leur durée de vie estimée, les besoins futurs, les ressources locales susceptibles d’être valorisées et les mesures nécessaires en temps de crise. Le sujet n’est donc plus seulement de réparer une conduite lorsqu’elle casse. Il s’agit de prévoir ce qui se passera dans dix, vingt ou trente ans. Le canton relève d’ailleurs qu’en situation normale, les ressources en eau potable sont suffisantes pratiquement partout sur son territoire. En revanche, en période de canicule ou de sécheresse, des déficits apparaissent dans plusieurs régions. À cela s’ajoutent dans certaines zones des problèmes de qualité liés notamment à des métabolites du chlorothalonil. Selon le plan cantonal présenté en 2025, 36 distributeurs devront investir dans des mesures de traitement ou de mélange avec une eau non concernée par ces métabolites. Le défi est donc double : avoir suffisamment d’eau et disposer d’une eau conforme aux exigences de qualité. Dans le district de Martigny, onze communes réfléchissent ensemble Le Valais offre un autre exemple particulièrement révélateur de l’évolution actuelle. Les dix communes du district de Martigny — Trient, Bovernier, Martigny-Combe, Martigny, Fully, Saillon, Saxon, Leytron, Riddes et Isérables — travaillent avec Chamoson sur un projet visant à assurer une meilleure cohérence entre leurs réseaux d’eau potable. Le projet, lancé à l’automne 2025 et prévu jusqu’au printemps 2027, est soutenu dans le cadre du programme cantonal d’adaptation aux changements climatiques. Une analyse préliminaire a identifié la possibilité de poser quatre à cinq conduites afin d’interconnecter les différents réseaux d’eau potable des onze communes. L’objectif n’est pas simplement de construire des tuyaux supplémentaires. Le projet vise également à organiser une planification cohérente des interconnexions et de leur gouvernance afin d’améliorer la résilience de l’ensemble du territoire. Ce cas est particulièrement intéressant pour les petites communes parce qu’il remet en question une représentation très ancienne : celle d’un village possédant sa source, son réservoir et son réseau indépendamment des territoires voisins. Lorsqu’une commune dispose temporairement d’une ressource excédentaire et qu’une autre connaît une situation plus tendue, la possibilité de faire circuler l’eau entre les réseaux peut devenir un élément de sécurité. Mais une interconnexion soulève immédiatement de nouvelles questions : qui finance les conduites ? Qui en devient propriétaire ? Qui décide des volumes transférés ? À quel prix ? Comment répartir les coûts de maintenance ? Qui prend la décision lorsqu’une sécheresse touche plusieurs communes en même temps ? Le projet valaisan cherche précisément à assurer non seulement la cohérence technique, mais également celle du système et de sa gouvernance. Brig-Glis, Ried-Brig et Termen : partager davantage que l’eau potable Plus à l’est, trois communes valaisannes travaillent sur une autre approche. Brig-Glis, Ried-Brig et Termen participent à un projet consacré à l’utilisation multiple et à la sécurisation des ressources en eau dans le bassin versant de la Saltina. La phase pilote s’étend de février 2026 à septembre 2027. Elle vise à poursuivre et élargir la coopération intercommunale existante autour du réseau d’eau potable Simplon Nord en élaborant une stratégie commune portant sur une utilisation multifonctionnelle de la ressource, notamment avec la gestion de l’eau d’irrigation. Le cas est intéressant parce qu’il montre que, dans certains territoires, il devient difficile de gérer séparément l’eau potable, l’irrigation et les autres usages de la ressource. Une même eau peut intéresser plusieurs acteurs et plusieurs communes. La question n’est alors plus seulement : « Avons-nous assez d’eau potable ? », mais : « Comment répartir et sécuriser l’ensemble de la ressource dont dispose notre région ? » Douze communes de la région d’Aletsch planifient déjà l’avenir Toujours en Valais, la région d’Aletsch travaille à une échelle encore plus large. Une planification régionale de l’approvisionnement en eau réunit douze communes : Bellwald, Bettmeralp, Binn, Bitsch, Bister, Ernen, Fiesch, Fieschertal, Grengiols, Lax, Mörel-Filet et Riederalp. Le projet a débuté à l’automne 2025 et doit se poursuivre jusqu’à l’hiver 2027. L’objectif annoncé est très concret : analyser l’évolution du climat dans la région et ses conséquences sur l’approvisionnement futur en eau potable et sur l’irrigation. Des bilans hydrologiques doivent permettre d’élaborer différents scénarios d’approvisionnement, puis de définir un concept d’extension et les mesures nécessaires. Là encore, le territoire pertinent n’est plus nécessairement celui d’une seule commune. Une ressource naturelle suit un bassin versant, une nappe, une source ou un réseau physique. Elle ne connaît pas la limite tracée sur la carte entre deux administrations communales. Pour certaines petites communes, la sécurité de l’approvisionnement peut donc passer par une réflexion collective. Attendre la restriction ou anticiper ? C’est probablement la principale leçon que l’on peut tirer de ces cas. Une restriction comme celle décidée à Neyruz constitue une réponse immédiate à une situation de tension. Elle peut être indispensable. Mais elle intervient une fois que le problème est déjà là. La planification cherche, elle, à éviter que chaque épisode sec ne se transforme en urgence. Cela suppose de connaître précisément les ressources disponibles, l’état des conduites, les capacités de stockage, les besoins futurs et les possibilités d’interconnexion avec les réseaux voisins. Pour une petite commune, la difficulté tient aussi au coût. Les infrastructures d’eau sont largement invisibles. Une conduite enterrée, un réservoir ou un captage sont moins visibles politiquement qu’une école rénovée ou qu’une nouvelle place de village. Pourtant, leur renouvellement peut représenter des investissements considérables. C’est précisément pour cette raison que le plan directeur demandé aux communes fribourgeoises intègre la valeur de remplacement des infrastructures et leur durée de vie estimée. La question devient alors très concrète pour les exécutifs : faut-il attendre qu’une installation arrive en fin de vie ou profiter de son renouvellement pour repenser entièrement l’organisation régionale de l’approvisionnement ? Faut-il investir seul dans un nouveau captage ou chercher d’abord une interconnexion ? Faut-il augmenter une capacité de stockage ou travailler sur la réduction des consommations lors des périodes critiques ? Il n’existe pas une réponse valable pour toutes les communes. Mais les exemples actuels montrent que la planification à l’échelle régionale prend une importance croissante. La petite commune face à une responsabilité essentielle Pour les communes romandes, l’eau possède une caractéristique particulière : elle est à la fois extrêmement quotidienne et stratégiquement essentielle. Lorsqu’elle coule normalement, personne ou presque n’y pense. Lorsqu’elle vient à manquer ou qu’une restriction est annoncée, elle devient immédiatement un sujet central pour la population. L’épisode de Neyruz le montre parfaitement. En quelques jours, une commune peut devoir demander à ses habitants de changer leurs habitudes et interdire des gestes aussi banals que laver une voiture, arroser une pelouse ou compléter une piscine. À l’autre bout de la chaîne, des projets comme ceux de Martigny, de Brig-Glis ou de la région d’Aletsch montrent que certaines collectivités tentent désormais de prendre plusieurs années d’avance. Ce mouvement pose une question presque philosophique aux petites communes : jusqu’où l’eau doit-elle encore être gérée à l’intérieur des frontières communales ? L’identité locale reste forte. Les sources et les réseaux font parfois partie de l’histoire du village. Mais la sécurité de l’approvisionnement pousse progressivement les collectivités à regarder au-delà de leurs limites. L’eau du village pourra toujours être une ressource locale. Son avenir, lui, sera peut-être de plus en plus intercommunal. Et pour les exécutifs communaux, la véritable question pourrait désormais être posée bien avant que le robinet ne faiblisse : si demain notre propre ressource ne suffit plus, savons-nous déjà d’où viendra l’eau ?

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