Environnement

Après l’été 2026 : comment empêcher nos communes de devenir des îlots de chaleur ?

18 août 2026
Alex Rochât
Source: Rédaction Communes Romandes - photo: Cours Roger Bonvin Photo Agentur Ex-Press AG
Les épisodes de chaleur de l’été 2026 ont rappelé que l’adaptation climatique se joue désormais à l’échelle de la rue, de la place, de l’école et du quartier. Juin a été le troisième mois de juin le plus chaud mesuré en Suisse depuis 1864 et juillet le deuxième mois de juillet le plus chaud. Dans les centres urbains, les nuits peuvent rester jusqu’à 5 à 7 °C plus chaudes que dans les campagnes voisines. Face à cette réalité, plusieurs communes romandes passent des plans canicule à la transformation concrète de l’espace public : Sion travaille sur la perméabilité des sols et l’eau, Yverdon-les-Bains sur l’ombre et les grands arbres, Genève sur des dispositifs de fraîcheur immédiats et Fribourg sur la cartographie des zones prioritaires.
La chaleur n’est plus seulement une affaire de météo Les chiffres de 2026 donnent la mesure du phénomène. En juin, la température moyenne en Suisse s’est située 3,5 °C au-dessus de la norme 1991-2020, plaçant le mois au troisième rang des mois de juin les plus chauds depuis le début des mesures en 1864. En juillet, l’anomalie a atteint +3,2 °C et le mois s’est classé au deuxième rang depuis 1864. Mais la température moyenne nationale ne raconte qu’une partie de l’histoire. Dans les zones urbanisées, MétéoSuisse indique que la température nocturne peut être jusqu’à 5 à 7 °C plus élevée que dans les campagnes environnantes. Les surfaces minérales accumulent le rayonnement solaire, les espaces fortement imperméabilisés réduisent le refroidissement lié à l’évaporation et la densité du bâti peut limiter la circulation de l’air. Lorsque les zones rurales se rafraîchissent, certains quartiers continuent ainsi à restituer durant la nuit une partie de la chaleur accumulée dans la journée. L’îlot de chaleur devient dès lors un enjeu de santé publique. L’Office fédéral de la santé publique considère l’accentuation des fortes chaleurs comme un risque pour la santé humaine et souligne notamment la vulnérabilité accrue de certaines catégories de population. Les travaux fédéraux montrent aussi que la protection contre la chaleur reste encore inégale dans les établissements de santé et de soins. De la réaction d’urgence à l’aménagement permanent Informer la population, ouvrir des lieux frais, organiser le suivi des personnes vulnérables ou adapter certaines activités reste indispensable pendant une canicule. Mais ces mesures d’urgence ne modifient pas durablement la température d’une rue, d’une cour d’école ou d’une place publique. C’est précisément le changement d’échelle qui est en train de s’opérer. En mars 2026, l’Office fédéral du développement territorial a publié un guide destiné aux villes et aux communes, avec une attention particulière portée aux petites et moyennes collectivités, afin de leur fournir des solutions concrètes pour faire face à l’augmentation de la chaleur dans les zones urbanisées. L’adaptation passe alors par plusieurs leviers qui doivent fonctionner ensemble : davantage d’ombre et de végétation, des sols capables d’absorber l’eau, des matériaux mieux adaptés, des espaces permettant la circulation de l’air et une meilleure prise en compte du climat dès la conception des projets urbains. Sion : faire de l’espace public une « ville-éponge » Sion offre un cas particulièrement intéressant. Avec AcclimataSion, la capitale valaisanne travaille depuis plusieurs années sur l’introduction de la végétation, de l’eau et de sols perméables dans ses aménagements. Les terrasses de la Cotzette, aménagées en 2019, illustrent cette approche. Leur sol a été réalisé avec un matériau perméable afin de favoriser l’infiltration naturelle des eaux. Les espaces sont entourés de végétation et traversés par un petit bisse avec chute d’eau qui contribue au rafraîchissement du lieu. En 2026, cette logique prend une nouvelle dimension avec le réaménagement de la place des Cèdres. Le chantier débute en août 2026 pour une réalisation annoncée jusqu’au printemps 2028. La Ville prévoit des espaces de détente arborés, des revêtements aussi perméables que possible et une récupération des eaux de ruissellement en surface dans les espaces verts. Les responsables du projet parlent explicitement d'une application des principes de la « ville-éponge ». L’intérêt du cas sédunois tient au fait que l’adaptation climatique ne constitue plus un élément ajouté après coup. Elle pénètre directement les choix techniques : rendre le sol plus perméable, utiliser l’eau pluviale localement, offrir davantage d’ombre et associer les travaux climatiques à la rénovation des réseaux, de la voirie et de l’espace public. Yverdon-les-Bains : l’ombre pensée dès la conception À Yverdon-les-Bains, la lutte contre la chaleur apparaît désormais directement dans la conception des nouveaux espaces publics. La future place du Parc scientifique et technologique d’Y-Parc doit s’étendre sur près de 3 800 m². Le projet prévoit notamment la plantation de grands arbres afin d’offrir de l’ombrage et de lutter contre les îlots de chaleur, mais aussi des noues, du mobilier urbain et différents espaces destinés aux loisirs et aux rencontres. Le début des travaux est annoncé pour l’hiver 2026. Ce projet est révélateur d’une évolution : le confort thermique n’est plus seulement traité après la construction d’un quartier. Il devient l’un des critères utilisés pour concevoir dès le départ l’espace public. Yverdon-les-Bains cherche par ailleurs à inscrire cette logique dans ses règles d’urbanisme. Dans le cadre de la révision de son plan général d’affectation et de son futur PACom, la Ville a intégré parmi les critères relatifs à la qualité des espaces extérieurs la lutte contre l’effet d’îlot de chaleur, la végétalisation, la pleine terre, la perméabilité, la biodiversité et l’arborisation. Les espaces de jeux et de loisirs doivent également être pensés comme des lieux perméables et ombragés. C’est une étape importante : la lutte contre la chaleur passe progressivement du statut de projet environnemental particulier à celui de principe d’aménagement communal. Genève : agir immédiatement sans attendre que les arbres poussent Genève est confrontée à une difficulté différente. Dans une ville dense, la transformation profonde de l’espace public prend du temps. Or les fortes chaleurs sont déjà présentes. La Ville associe donc mesures durables et interventions temporaires. À partir du 23 juin 2026, elle a annoncé le déploiement de 24 installations estivales dans l’espace public destinées à lutter contre les îlots de chaleur et à offrir des possibilités de rafraîchissement à la population. Cette action saisonnière accompagne une politique de végétalisation beaucoup plus structurelle. Aux Pâquis, présentés par la Ville comme son quartier le moins arboré, douze sites ont été végétalisés au cours de l’année 2025. La stratégie municipale indiquait également à l’automne 2025 que plus de 2 000 arbres avaient été plantés depuis 2020, contre environ 450 à 600 sur une période comparable auparavant. Le cas genevois fait apparaître une contrainte essentielle : planter aujourd’hui ne suffit pas pour protéger immédiatement la population. Un jeune arbre ne produit évidemment pas la même canopée qu’un arbre arrivé à maturité. Les communes doivent donc travailler sur plusieurs temporalités : créer dès maintenant de l’ombre ou des lieux de fraîcheur tout en préparant, grâce aux plantations et à la désimperméabilisation, la ville des prochaines décennies. Fribourg : cartographier avant de planter Fribourg suit encore une autre stratégie : mesurer précisément avant de décider où intervenir. La Ville a réalisé en 2023 une cartographie des îlots de chaleur de son territoire afin de faire apparaître les différences de température et d’identifier les secteurs prioritaires. Ces informations alimentent désormais son plan de végétalisation, dont l’étude a débuté en 2024. Le diagnostic de la canopée fournit des données particulièrement intéressantes. Sur la base des données LiDAR utilisées par la Ville, 29 % du territoire communal était arborisé en 2019. Mais cette proportion descendait à 14 % sur le domaine public des routes. Fribourg a par ailleurs évalué 150 essences afin d’établir une liste d’arbres adaptés aux nouvelles plantations, en prenant notamment en compte leur résistance aux contraintes urbaines et au réchauffement climatique. La commune se heurte toutefois à une réalité que connaissent de nombreuses collectivités : une grande partie du territoire échappe à sa propriété directe. Fribourg estime qu’environ deux tiers du territoire communal se situent sur des parcelles privées. L’implication des propriétaires devient donc indispensable pour augmenter réellement la canopée et les surfaces végétalisées. La Ville utilise aussi l’outil réglementaire : son règlement communal d’urbanisme prévoit notamment un indice de surface verte et impose la perméabilité des places de stationnement. L’expérience fribourgeoise rappelle qu’il ne suffit pas de planter là où une intervention est facile. Une cartographie permet de faire apparaître les zones réellement problématiques et donc de mieux hiérarchiser les investissements. Arbres, eau et sols : penser en système Les expériences romandes convergent sur un point : la lutte contre les îlots de chaleur ne peut pas se résumer à planter quelques arbres. L’arbre est essentiel pour créer de l’ombre et favoriser le rafraîchissement par évapotranspiration. Mais il lui faut suffisamment de sol, d’espace et d’eau pour se développer. C’est pourquoi la question de la perméabilité des surfaces devient centrale. Fribourg l’intègre dans sa réglementation, Yverdon-les-Bains dans ses nouvelles règles d’aménagement et Sion l’applique directement dans ses espaces publics. Lorsque l’eau pluviale peut s’infiltrer ou être conservée localement au lieu d’être immédiatement évacuée dans les canalisations, elle peut également alimenter la végétation. C’est tout le principe de la « ville-éponge » appliqué au projet des Cèdres à Sion. L’enjeu consiste donc à combiner trame verte, trame bleue et transformation des surfaces minérales. Fribourg présente d’ailleurs explicitement trois familles de réponses : une trame verte reposant notamment sur la végétalisation et la canopée, une trame bleue utilisant l’eau et les milieux humides, et une trame grise agissant sur les bâtiments, les revêtements et les matériaux. Les petites communes sont elles aussi concernées La problématique n’est pas réservée à Genève, Sion ou Yverdon-les-Bains. Une place de village totalement minérale, une cour d’école dépourvue d’ombre, un grand parking goudronné ou les abords d’un établissement médico-social peuvent eux aussi constituer des secteurs particulièrement inconfortables lors des fortes chaleurs. C’est justement pour permettre une diffusion de ces pratiques au-delà des grandes agglomérations que le guide publié en 2026 par l’ARE s’adresse explicitement aux petites et moyennes communes suisses. Toutes les réponses n’exigent d’ailleurs pas la transformation complète d’un centre-ville. Protéger les arbres matures, identifier les points les plus exposés, ombrager une aire de jeux, choisir un revêtement perméable à l’occasion d’une réfection ou profiter de travaux sur les réseaux pour végétaliser simultanément une rue sont autant d’occasions d’intégrer progressivement l’adaptation climatique aux investissements ordinaires d’une commune. Des financements fédéraux existent également. Le programme Adapt+ de l’OFEV peut soutenir les communes pour des projets comprenant notamment la création d’espaces verts adaptés au climat, la réduction des îlots de chaleur, la ville-éponge, l’utilisation de matériaux appropriés ou la création de zones ombragées. En 2026, 44 projets ont été soutenus pour environ 8 millions de francs. La période de dépôt 2026 s’est terminée le 31 mars et la prochaine est annoncée pour 2027. La fraîcheur devient une infrastructure publique Pendant des décennies, les communes ont considéré l’eau potable, la voirie, l’éclairage ou les transports comme des infrastructures indispensables au fonctionnement de la collectivité. Le changement climatique oblige progressivement à ajouter une nouvelle dimension : la capacité de l’espace public à demeurer utilisable pendant les épisodes de chaleur. Les exemples de Sion, Yverdon-les-Bains, Genève et Fribourg montrent qu’il n’existe pas de recette unique. Sion transforme la relation entre eau, sol et végétation. Yverdon-les-Bains introduit l’ombre et la perméabilité dès la conception des projets et dans ses règles d’urbanisme. Genève combine des solutions immédiatement disponibles avec une politique de plantation à long terme. Fribourg utilise la cartographie pour décider où l’action sera la plus utile. Une ligne commune apparaît pourtant : attendre la prochaine canicule pour agir ne suffit plus. Pour les communes suisses, la question de cette rentrée 2026 est donc moins de savoir s’il faut s’adapter que de déterminer où intervenir d’abord, avec quels outils et selon quel calendrier. Dans la commune de demain, la fraîcheur ne sera plus seulement un agrément apprécié en été. Elle deviendra progressivement une composante mesurable de la qualité de l’espace public et, de plus en plus, un véritable service rendu à la population.

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