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Environnement

Après l’été 2026, les communes doivent-elles repenser leur gestion de l’eau ?

4 septembre 2026
Michael Kevesse
Source: Bulletin Communes romandes - Photo Mesure de débit avec du sel sur la Glâne, 2023 © Etat de Fribourg - Staat Freiburg
Sécheresse persistante, cours d’eau à des niveaux exceptionnellement bas, restrictions de prélèvement et tensions locales sur l’approvisionnement : l’été 2026 a rappelé que l’abondance globale de l’eau en Suisse ne garantit pas sa disponibilité partout et à tout moment. De Genève à Fribourg en passant par Neuchâtel, les autorités ont dû prendre des mesures concrètes. Pour les communes, la question dépasse désormais les économies ponctuelles en période de crise : faut-il repenser les réseaux, diversifier les ressources et organiser davantage la gestion de l’eau à l’échelle régionale ?
Un été qui change la perception de l’eau en Suisse La Suisse reste riche en eau. Pourtant, l’été 2026 a montré toute la différence entre disposer d’importantes ressources hydriques à l’échelle nationale et pouvoir garantir suffisamment d’eau, au bon endroit et au bon moment, pour l’ensemble des usages. Depuis le printemps, et particulièrement sur le Plateau, les précipitations ont été nettement inférieures aux moyennes pluriannuelles tandis que les températures ont régulièrement dépassé les normales saisonnières. Le manque de précipitations durant l’hiver 2025-2026 avait déjà limité la recharge des eaux souterraines. Les nappes et les sources ont donc abordé l’été avec des niveaux relativement bas. Le bilan publié le 4 septembre par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) donne la mesure de l’épisode : entre le 1er juin et la fin août, un peu moins de 40 % des stations fédérales de mesure des débits disposant de longues séries ont enregistré de nouveaux records de basses eaux pour cette période. En août, environ un tiers des stations ont même mesuré des débits correspondant à des situations d’étiage qui ne surviennent statistiquement que tous les trente ans, voire plus rarement. (bafu.admin.ch) Les pluies ponctuelles ne suffisent pas nécessairement à inverser la situation. Un cours d’eau peut réagir rapidement à un orage, alors que la recharge des nappes souterraines et des couches profondes du sol demande des précipitations plus durables et étendues. C’est l’un des enseignements essentiels de cet été : une pluie visible n’est pas nécessairement synonyme de reconstitution de la ressource. (bafu.admin.ch) L’enjeu pour les collectivités est d’autant plus important que l’OFEV prévoit une évolution structurelle. La quantité totale d’eau disponible annuellement en Suisse ne devrait diminuer que légèrement, mais sa répartition au cours de l’année va changer : davantage de débits en hiver, moins en été, tandis que les sécheresses estivales devraient devenir plus fréquentes et plus longues. Des pénuries régionales et temporaires pourront alors provoquer des conflits entre eau potable, agriculture, industrie, production énergétique et besoins des écosystèmes. (bafu.admin.ch) La question n’est donc plus simplement : « La Suisse aura-t-elle suffisamment d’eau ? » Elle devient : « Comment chaque territoire garantira-t-il l’accès à l’eau lorsqu’elle sera moins disponible au moment où les besoins seront les plus élevés ? » Genève : faire entrer la pénurie dans la loi Le cas genevois illustre particulièrement bien ce changement de paradigme. En mars 2026, le Grand Conseil a adopté à l’unanimité une refonte complète de la loi cantonale sur les eaux. Le texte précédent remontait à 1961. La nouvelle législation part d’un constat explicite : une ressource longtemps considérée comme pratiquement inépuisable à l’échelle du canton doit désormais être gérée avec davantage de précaution. (ge.ch) Le nouveau cadre prévoit ainsi qu’en situation particulière — notamment en cas de pénurie ou de sécheresse — le Conseil d’État puisse réguler, limiter ou prioriser certains usages de l’eau. Il encourage parallèlement le développement de réseaux d’eau brute pour des besoins ne nécessitant pas d’eau potable, comme certains usages d’arrosage, d’irrigation ou de lavage. La récupération de l’eau de pluie et sa valorisation dans l’espace urbain sont également inscrites dans cette nouvelle approche. (ge.ch) Quelques mois seulement après l’adoption de la loi, la sécheresse a fourni une illustration très concrète des problèmes auxquels le canton veut répondre. En juillet, Genève-Cointrin n’a reçu que 37,8 millimètres de précipitations, soit 48 % de la norme mensuelle. Selon le bulletin hydrologique cantonal, les débits moyens des cours d’eau ont représenté seulement 20 % de leur moyenne interannuelle pour l’Aire et 53 % pour la Versoix. L’Aire et la Drize ont connu les étiages les plus intenses. (ge.ch) Face à un débit de l’Allondon inférieur à 450 litres par seconde, les autorités ont interdit temporairement les activités impliquant un accès à l’eau sur une partie du cours d’eau. Plus spectaculaire encore : dès le début juillet, de l’eau du réseau a été injectée dans la Drize afin de soutenir son débit et sa température et d’éviter une mortalité piscicole. (ge.ch) Le cas genevois montre que la gestion de l’eau ne peut plus être réduite à la seule production d’eau potable. Elle touche simultanément l’urbanisme, les espaces verts, les cours d’eau, l’agriculture, la biodiversité et l’aménagement du territoire. Fribourg : quand l’eau doit arriver par hélicoptère À Fribourg, l’été 2026 a produit une autre image particulièrement parlante : celle de l’eau transportée par voie aérienne. Début août, face à une sécheresse qualifiée d’exceptionnelle par le Canton et comparable à celles de 1976 et 2003, les réserves de certains alpages des Préalpes fribourgeoises ont atteint leurs limites. Une vingtaine d’alpages ne pouvant pas être approvisionnés par la route, le Conseil d’État a sollicité l’appui de l’Armée suisse pour compléter les rotations déjà effectuées par un opérateur civil. La situation a conduit le Canton à déclarer une situation particulière dans les districts de la Veveyse, de la Gruyère et de la Singine. (Fr.ch) L’épisode est intéressant parce qu’il montre la différence entre gestion d’urgence et adaptation structurelle. Fribourg avait déjà créé un dispositif permettant de soutenir des investissements destinés à sécuriser l’approvisionnement des alpages : réfection ou création de conduites, petits réservoirs, récupération de l’eau de pluie ou de fonte, abreuvoirs et amélioration des captages. Le soutien peut atteindre 50 % des coûts admissibles, avec un plafond de 20 000 francs pour cette mesure spécifique. L’objectif affiché est précisément de réduire le risque de pénurie et d’éviter de devoir transporter de l’eau par hélicoptère comme cela avait déjà été nécessaire lors de précédentes sécheresses. (Fr.ch) Mais l’été 2026 a montré que le problème demeure. Au 31 août, l’interdiction de pompage restait en vigueur sur une grande partie des eaux superficielles du canton, avec quelques exceptions concernant notamment la Sarine, certains canaux et plusieurs lacs. (Fr.ch) La Ville de Fribourg avait, dès le 8 juillet, appelé habitants et entreprises à économiser l’eau potable : limitation de l’arrosage, renoncement au lavage des véhicules et réduction des consommations non essentielles afin d’éviter, si la situation se détériorait, des restrictions plus sévères. (Ville de Fribourg) Ce cas pose une question directement transposable aux communes : combien coûte l’anticipation, et combien coûte l’urgence ? Une nouvelle conduite, un réservoir supplémentaire ou une connexion à un réseau voisin représentent des investissements importants. Mais transporter de l’eau dans l’urgence ou subir une interruption d’approvisionnement a également un coût économique et opérationnel. Neuchâtel : arbitrer entre les usages À Neuchâtel, la réponse a pris une autre forme. Face au déficit de précipitations et aux températures élevées, le Conseil d’État a interdit dès le 13 juillet les pompages dans les cours d’eau du canton, à l’exception de la Thielle. Le Doubs, le Seyon et l’Areuse affichaient alors des débits très inférieurs aux moyennes historiques mesurées depuis plus de cinquante ans. Les autorités ont parallèlement recommandé à la population de réduire les usages non essentiels de l’eau, notamment l’arrosage des gazons et le lavage des véhicules. (Ne.ch) La mesure rappelle une réalité parfois oubliée : une ressource en eau ne peut pas être considérée uniquement sous l’angle du volume disponible pour les activités humaines. Lorsque les débits deviennent trop faibles et que la température de l’eau augmente, maintenir suffisamment d’eau dans les rivières devient indispensable pour préserver les écosystèmes. C’est précisément là que les arbitrages deviennent plus complexes. Faut-il privilégier l’irrigation lorsque les cultures souffrent ? Préserver les débits des rivières ? Maintenir des réserves pour l’eau potable ? Arroser les arbres urbains indispensables à la lutte contre les îlots de chaleur ? Garantir les besoins industriels ? En période d’abondance, ces usages peuvent coexister. En période de pénurie, ils entrent potentiellement en concurrence. Du réseau communal au territoire de l’eau Pour les communes, l’un des principaux enseignements de 2026 pourrait donc être la nécessité de dépasser progressivement une logique reposant sur les seules limites administratives. L’OFEV rappelle que de nombreux réseaux suisses sont déjà reliés et qu’une commune confrontée à une pénurie peut parfois recevoir de l’eau d’une commune voisine. Mais des difficultés temporaires restent possibles localement lorsque la sécheresse est importante. (bafu.admin.ch) Le problème est particulièrement sensible pour les collectivités dépendant d’un petit nombre de sources. La Confédération souligne elle-même les efforts réalisés ces dernières années pour mieux connecter les systèmes d’approvisionnement communaux. Elle cite notamment le Valais, où certaines communes ont commencé depuis plusieurs années à regrouper leurs réseaux locaux. (bafu.admin.ch) La question stratégique devient alors celle de la redondance : une commune doit-elle pouvoir compter sur plusieurs ressources indépendantes ? Son réseau peut-il être connecté à celui d’une collectivité voisine ? Les conduites disposent-elles d’une capacité suffisante pour transférer des volumes importants en période de crise ? Les réservoirs permettent-ils de franchir un pic de consommation ? Les sources et nappes sont-elles suffisamment surveillées ? Dans le canton du Valais, où la distribution d’eau potable relève des communes, les autorités cantonales identifient d’ailleurs parmi les défis de l’approvisionnement la protection des captages et l’amélioration de la sécurité des réseaux. La stratégie cantonale relève que les difficultés restent localisées lors des sécheresses extrêmes et que les connexions entre certains systèmes d’approvisionnement demeurent insuffisantes. (vs.ch) L’intercommunalité pourrait ainsi devenir une composante croissante de la politique de l’eau. Non pour supprimer les services communaux, mais pour mutualiser certaines infrastructures, sécuriser plusieurs sources et raisonner à l’échelle des bassins d’approvisionnement plutôt qu’à celle des seules frontières politiques. Ne pas utiliser de l’eau potable pour tout Un deuxième changement concerne les usages. Pendant des décennies, la simplicité du réseau d’eau potable a conduit à employer une eau répondant aux exigences sanitaires les plus élevées pour pratiquement tout : boire et cuisiner, évidemment, mais aussi arroser certains espaces verts, laver, nettoyer ou alimenter d’autres usages ne nécessitant pas toujours cette qualité. La nouvelle loi genevoise ouvre explicitement la voie au développement de réseaux d’eau brute et à une meilleure utilisation de l’eau de pluie. (ge.ch) Pour les communes, cette réflexion rejoint directement celle de la « ville éponge » : conserver davantage l’eau là où elle tombe, favoriser son infiltration dans les sols, réduire le ruissellement, végétaliser l’espace public et créer des capacités de rétention pouvant être mobilisées pour certains usages. Cette approche présente un double intérêt. Lors des pluies intenses, elle contribue à limiter la surcharge des réseaux et le risque d’inondation. Lors des périodes chaudes et sèches, elle permet de conserver davantage d’humidité dans les sols et de réduire certains besoins en eau potable. La gestion de l’eau rejoint alors pleinement l’aménagement communal : choix des revêtements, végétalisation des rues et des places, gestion des parcs, nouveaux quartiers, règlements de construction ou encore équipements publics. De la réaction à l’anticipation La Confédération elle-même considère désormais qu’un changement d’échelle est nécessaire. Le 20 août, un groupe de travail du Réseau pour l’adaptation aux changements climatiques a présenté une série de recommandations pour rendre la gestion de l’eau plus résistante aux évolutions climatiques. Parmi les pistes figurent une meilleure planification des ressources, l’amélioration des données disponibles sur les prélèvements et les eaux souterraines, une coordination accrue entre les cantons, un meilleur partage des connaissances et la définition de solutions de financement. Ces travaux doivent notamment alimenter la future stratégie nationale de gestion de l’eau, sur laquelle le Conseil fédéral devrait se prononcer vers la fin de 2027. (bafu.admin.ch) Cette évolution est importante pour les collectivités. Elle signifie que la sécheresse commence à être traitée non plus seulement comme un événement exceptionnel auquel il faut répondre, mais comme un risque à intégrer à la planification territoriale. L’été 2026 pourrait ainsi marquer un tournant. Genève a inscrit dans sa législation la possibilité de prioriser les usages et développe une logique d’eau brute et de récupération. Fribourg a dû organiser un approvisionnement d’urgence de certains territoires tout en soutenant parallèlement des infrastructures pérennes. Neuchâtel a restreint les prélèvements pour préserver des cours d’eau soumis à des débits exceptionnellement faibles. Dans le même temps, le Valais travaille depuis plusieurs années sur la sécurisation et la mise en réseau des approvisionnements. Les réponses diffèrent parce que les territoires, leurs ressources et leurs compétences diffèrent. Mais une même question apparaît derrière chacune d’elles : comment passer d’une gestion de l’eau fondée sur l’abondance à une gestion capable d’organiser aussi la rareté ? Pour les communes romandes, cela pourrait signifier davantage de coopération intercommunale, des réseaux mieux interconnectés, des ressources diversifiées, une meilleure connaissance des consommations, une utilisation plus systématique de l’eau de pluie et de l’eau non potable, ainsi qu’une intégration beaucoup plus forte de l’eau dans les politiques d’aménagement. La Suisse ne manque pas globalement d’eau. Mais l’été 2026 vient de rappeler qu’une commune peut en manquer localement et temporairement. C’est précisément cette différence qui pourrait transformer, dans les prochaines années, la gestion communale de l’eau.

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