Énergie

Après l’électricité, les communes découvrent leur dépendance au diesel

26 mai 2026
Michael Kevesse
Source: Redaction Communes Romandes - Spring Media Editions
« Pendant des années, les collectivités ont concentré leur transition énergétique sur les bâtiments publics. Aujourd’hui, elles découvrent qu’une grande partie de leur fonctionnement quotidien reste encore profondément dépendante des carburants fossiles. » « Derrière les politiques climatiques locales, les services techniques, la voirie, les déchets ou le déneigement reposent toujours massivement sur le diesel, plaçant les communes face à un nouveau défi énergétique et budgétaire. »
Pendant longtemps, la transition énergétique des communes romandes s’est concentrée sur les bâtiments publics. Les collectivités ont multiplié les rénovations thermiques, remplacé les chaudières fossiles, modernisé l’éclairage public avec des LED et développé des installations photovoltaïques sur les écoles, centres sportifs ou bâtiments administratifs. Mais derrière cette transformation énergétique désormais visible dans l’espace public, un autre sujet commence à émerger dans les services techniques des communes : la dépendance massive au diesel. Car si les communes ont appris à surveiller leurs consommations électriques, beaucoup découvrent aujourd’hui qu’une part essentielle de leur fonctionnement quotidien repose encore sur les carburants fossiles. Voirie, collecte des déchets, déneigement, entretien des routes, véhicules utilitaires, interventions techniques, maintenance des infrastructures, transport de matériel ou chantiers publics : l’économie opérationnelle des collectivités reste largement alimentée au diesel. Et dans un contexte de volatilité énergétique, de tensions géopolitiques et d’augmentation progressive des coûts d’exploitation, cette réalité devient désormais un véritable enjeu budgétaire et stratégique pour les administrations locales. Dans de nombreuses communes, cette dépendance est longtemps restée relativement invisible. Contrairement aux consommations électriques des bâtiments, souvent centralisées et suivies dans des tableaux énergétiques, les dépenses liées aux carburants sont généralement dispersées entre plusieurs services : voirie, espaces verts, déchets, déneigement, interventions techniques ou transports internes. Mais avec les hausses successives des prix des carburants observées ces dernières années, les collectivités commencent à mesurer l’ampleur réelle de cette exposition énergétique. Certaines administrations constatent désormais que leurs prestataires répercutent directement les augmentations de diesel dans les contrats publics. Cela concerne notamment les entreprises de collecte des déchets, les sociétés de transport, les prestataires de maintenance ou encore les entreprises de travaux publics intervenant sur les infrastructures communales. La hausse du coût énergétique ne touche donc plus uniquement les bâtiments publics : elle commence à affecter directement les dépenses de fonctionnement quotidiennes des collectivités. Les services techniques figurent parmi les plus exposés. Dans les communes rurales et les territoires de montagne, les véhicules lourds et les engins diesel restent souvent incontournables. Le déneigement représente par exemple une activité extrêmement énergivore pour de nombreuses collectivités romandes. Saleuses, chasse-neige, tracteurs, véhicules multifonctions et engins d’intervention doivent parfois fonctionner plusieurs jours d’affilée durant les épisodes hivernaux. À cela s’ajoutent les tournées d’entretien routier, les travaux de voirie, les déplacements des équipes techniques ou encore l’entretien des infrastructures sportives et des espaces publics. Des communes vaudoises comme la Commune de Goumoëns ou la Commune de Roche rappellent d’ailleurs régulièrement l’importance stratégique de leurs services de voirie dans le fonctionnement communal quotidien. Dans ces collectivités, les véhicules techniques constituent un outil indispensable de continuité des services publics. Mais leur remplacement représente désormais un défi considérable. Les versions électriques des véhicules lourds restent encore coûteuses, parfois peu adaptées aux contraintes hivernales ou aux longues tournées techniques, et nécessitent des infrastructures de recharge spécifiques que toutes les communes ne possèdent pas encore. Le secteur des déchets constitue aujourd’hui l’un des premiers laboratoires de cette transformation énergétique. Plusieurs collectivités romandes commencent à expérimenter de nouveaux modèles de collecte moins dépendants du diesel. Dans le canton de Vaud, l’entreprise Henry Recycling exploite désormais plusieurs camions électriques et véhicules roulant au biogaz pour assurer la collecte dans des communes comme Renens, Crissier, Cheseaux-sur-Lausanne ou certaines collectivités du périmètre STRID. L’entreprise indique notamment que plusieurs de ses camions électriques sont alimentés grâce à une production photovoltaïque locale et que certains véhicules utilisent du biogaz issu des déchets verts régionaux. Cette évolution traduit une mutation beaucoup plus profonde que la simple électrification des véhicules. Les collectivités commencent progressivement à réfléchir à la sécurisation locale de leurs ressources énergétiques. La question n’est plus uniquement environnementale. Elle devient également économique, territoriale et stratégique. Comment réduire l’exposition des services publics aux fluctuations des marchés pétroliers ? Comment garantir la stabilité des coûts de fonctionnement dans un contexte énergétique de plus en plus imprévisible ? Et surtout, comment maintenir des services publics opérationnels tout en réduisant la dépendance aux carburants fossiles ? Cette réflexion s’étend désormais à d’autres infrastructures essentielles. Les stations d’épuration représentent un exemple particulièrement révélateur. Les nouvelles générations de STEP nécessitent des investissements considérables, des équipements techniques complexes et des besoins logistiques importants. Dans la Broye vaudoise, près de trente communes ont validé la construction d’une nouvelle station d’épuration à Lucens afin de mutualiser plusieurs installations existantes. Le chantier représente près de 100 millions de francs d’investissement. Derrière les enjeux environnementaux liés au traitement des micropolluants se cachent également des réalités énergétiques très concrètes : transport de matériaux, fonctionnement des installations, maintenance technique, mobilité des équipes, exploitation des infrastructures ou alimentation des équipements industriels. Les collectivités découvrent progressivement que même leurs infrastructures environnementales restent fortement dépendantes de l’énergie fossile. Parallèlement, plusieurs communes romandes commencent discrètement à préparer l’après-diesel. À Grandson, la commune a engagé une stratégie de mobilité intégrant le développement progressif des infrastructures de recharge et la réflexion autour de l’électromobilité. Soutenue notamment par le Canton de Vaud et l’Office fédéral de l’énergie, cette démarche vise à anticiper les futurs besoins des habitants, mais aussi ceux des infrastructures publiques et des services communaux. Vevey poursuit également le développement de solutions de mobilité électrique à travers le renforcement de certaines infrastructures de recharge et l’intégration progressive de véhicules électriques dans les systèmes de mobilité partagée. D’autres villes romandes réfléchissent désormais à l’électrification partielle de leurs flottes administratives, notamment pour les véhicules légers, les utilitaires urbains ou certains équipements de proximité. Mais la transition reste beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Si les voitures administratives peuvent relativement facilement être remplacées par des modèles électriques, la situation est beaucoup plus délicate pour les véhicules lourds et les engins techniques. Les contraintes d’autonomie, les temps de recharge, le poids des batteries ou encore les coûts d’acquisition freinent encore la transformation des flottes communales. Les collectivités doivent également adapter leurs infrastructures internes : dépôts techniques, alimentation électrique, systèmes de recharge, maintenance ou capacités énergétiques des bâtiments communaux. Certaines communes commencent même à s’interroger sur leur propre capacité électrique future. Car électrifier progressivement une flotte technique implique parfois de renforcer fortement les infrastructures énergétiques locales. Cette évolution pousse désormais certaines collectivités à adopter une approche beaucoup plus globale de la question énergétique. Les futures communautés électriques locales, qui doivent progressivement se développer en Suisse, pourraient accélérer cette transformation. Le principe consiste à permettre à des acteurs situés dans un même périmètre communal de partager localement leur production d’électricité, notamment solaire. À terme, certaines communes pourraient ainsi alimenter une partie de leurs véhicules techniques grâce à leur propre production photovoltaïque, mutualiser les infrastructures de recharge et réduire leur dépendance aux marchés pétroliers internationaux. Mais derrière les questions techniques se cache également une dimension politique croissante. La mobilité devient un sujet sensible dans de nombreuses communes romandes. Entre augmentation des coûts de déplacement, attentes environnementales des habitants, développement des mobilités douces et pression budgétaire sur les collectivités, les exécutifs locaux doivent désormais arbitrer des choix parfois complexes. Plusieurs villes romandes connaissent déjà des débats tendus autour du stationnement, de la circulation automobile ou de la place accordée aux nouvelles mobilités. Dans le même temps, les habitants attendent des services publics plus durables, plus silencieux et moins polluants, sans pour autant accepter une dégradation des prestations communales. Au fond, les communes romandes découvrent progressivement que leur transition énergétique ne se joue pas uniquement dans les bâtiments publics ou les panneaux solaires visibles sur les toitures. Elle se joue aussi dans les garages communaux, les dépôts techniques, les véhicules de voirie, les contrats de collecte des déchets ou les infrastructures logistiques qui assurent chaque jour le fonctionnement discret des services publics locaux. Pendant des années, le diesel est resté un outil opérationnel relativement stable et peu questionné. Aujourd’hui, il devient progressivement un enjeu stratégique. Et dans un monde marqué par l’instabilité énergétique et les tensions sur les ressources, de nombreuses collectivités commencent désormais à se poser une question devenue centrale : comment garantir durablement la continuité des services publics locaux dans une société encore profondément dépendante des carburants fossiles ?

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