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Administration

Fusions, scissions et recomposition du paysage communal : ce que révèle le cas vaudois et l’histoire suisse

3 décembre 2025
Alex Rochat
Source: Communes Romandes - photo Patrick Robert Doyle
Le passage du canton de Vaud sous la barre des 300 communes constitue bien plus qu’un symbole administratif : il marque une nouvelle étape dans un mouvement de fond qui transforme silencieusement la Suisse depuis plus de deux décennies.
Derrière cette baisse progressive du nombre de communes se cache une reconfiguration profonde de la gouvernance locale, motivée par la complexité croissante des tâches publiques, par les coûts des infrastructures et par la nécessité de professionnaliser la gestion communale. Ce phénomène, bien visible dans le canton de Vaud, contraste fortement avec une réalité historique oubliée : celle d’une époque où certaines communes suisses se séparaient, où des villages revendiquaient leur autonomie et donnaient naissance à de nouvelles entités politiques. Aujourd’hui, ce mouvement inverse appartient au passé — mais il éclaire la manière dont la Suisse réorganise son territoire. Dans le canton de Vaud, la dynamique actuelle est le résultat d’une politique volontaire lancée au début des années 2000. À cette époque, les autorités cantonales avaient identifié un défi grandissant : de nombreuses communes, souvent très petites, ne disposaient plus des moyens administratifs suffisants pour assurer les tâches modernes. Entre la gestion informatique, les normes énergétiques, les obligations scolaires, les marchés publics, la cybersécurité ou la coordination sociale, les communes traditionnelles de 300 ou 800 habitants n’étaient tout simplement plus dimensionnées pour répondre aux nouvelles exigences. Les fusions sont apparues comme la réponse la plus réaliste pour renforcer la capacité de gouvernance et garantir la solidité financière locale. C’est ainsi que le canton est passé de 382 communes en 2003 à 300 en 2025, avec plusieurs projets déjà sur les rails qui pourraient encore abaisser ce nombre dans les prochaines années. Ce mouvement est fortement encadré. Les fusions se construisent par étapes successives : études préliminaires, analyses financières, identification des infrastructures communes, harmonisation des réglementations, rédaction d’une convention de fusion, puis approbation démocratique dans chaque commune concernée. Contrairement à certaines idées reçues, les fusions ne sont jamais imposées : elles doivent être acceptées par les Conseils communaux ou généraux, puis validées par la population en votation. Ce double verrou démocratique explique leur stabilité. Une fois approuvée, la fusion est validée par le canton, qui fixe la date d’entrée en vigueur et accompagne les premières années de transition. Le résultat est un paysage communal plus robuste, mieux équipé pour affronter les défis contemporains. Ce mouvement vaudois, loin d’être une exception, s’inscrit dans une tendance nationale. Depuis les années 1990, la Suisse connaît une diminution nette du nombre total de communes, avec des rythmes différents selon les cantons. Neuchâtel a mené l’un des processus les plus ambitieux, passant de 62 à 27 communes en moins de quinze ans. Le Tessin a été encore plus loin, divisant presque par deux le nombre de ses communes. Fribourg, Berne et le Valais ont également mené des réorganisations progressives. Même si Genève fait figure d’exception avec peu de fusions contemporaines, le mouvement global va clairement dans le sens d’un renforcement communale par regroupement. Pourtant, l’histoire suisse raconte autre chose. Jusque dans la première moitié du XXᵉ siècle, certaines communes se sont au contraire séparées pour devenir indépendantes. Ce phénomène, appelé scission communale, était motivé par des facteurs très différents de ceux qui dominent aujourd’hui. À Genève, par exemple, plusieurs villages et hameaux autrefois intégrés à de grandes entités rurales ont obtenu leur autonomie, donnant naissance aux communes de Puplinge, Choulex ou Meinier. Ces séparations répondaient à des tensions religieuses, à des rivalités politiques locales, ou simplement à des identités villageoises très marquées qui revendiquaient une gestion propre de leurs affaires. Dans les cantons de Vaud, Fribourg ou Berne, quelques rares cas similaires sont également documentés. Mais depuis les années 1960, ce mouvement inverse a totalement disparu. Il n’existe aucune commune suisse moderne qui se soit scindée au cours des cinquante dernières années. La raison est simple : la complexité administrative a rendu toute séparation impossible. Les exigences de gestion — écoles, finances, informatique, transport scolaire, planification territoriale, énergie, eau potable, déchets, sécurité — sont telles qu’une micro-commune ne serait plus viable. Les coûts exploseraient, les services seraient insuffisants, et les cantons n’accorderaient tout simplement plus leur accord. Les conditions politiques, économiques et techniques sont aujourd’hui aux antipodes de celles du XIXᵉ siècle. Là où les scissions naissaient autrefois d’un désir d’autonomie, les fusions actuelles répondent à un impératif de solidarité administrative et de rationalité financière. Ainsi, le phénomène observé dans le canton de Vaud n’est que la continuité logique de l’évolution territoriale suisse. Les communes fusionnent pour rester fortes, pour offrir des services de qualité, pour construire des équipements modernes et pour répondre à des normes toujours plus exigeantes. Les scissions, quant à elles, appartiennent définitivement à un autre temps, celui d’une Suisse rurale, fragmentée, où l’autonomie locale primait sur la capacité opérationnelle. La Suisse de 2025 s’oriente vers un modèle communal plus intégré, plus structuré, et sans doute plus résilient. Les fusions ne sont pas seulement des réformes administratives : ce sont des choix politiques déterminants pour l’avenir des territoires. Elles redessinent les identités locales, les équilibres financiers et les capacités d’action des communes. Dans ce paysage en recomposition, le cas vaudois apparaît comme un révélateur : un canton en avance sur une transformation qui touche progressivement l’ensemble du pays, et dont le mouvement inverse, bien qu’intéressant historiquement, n’a aujourd’hui plus aucune place dans la réalité communale contemporaine.

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