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Marly : comment une commune transforme son chauffage en réseau énergétique territorial
Énergie
Marly : comment une commune transforme son chauffage en réseau énergétique territorial
Marly : comment une commune transforme son chauffage en réseau énergétique territorial
11 septembre 2026
Michael Kevesse
Source: Rédaction bulletin communes romandes - photo groupe-e.ch
À Marly, dans le canton de Fribourg, la transition énergétique ne se résume plus à quelques installations photovoltaïques ou au remplacement individuel des chaudières. Elle se construit désormais sous les rues. Depuis le mois d’août 2026, plusieurs nouveaux chantiers prolongent le chauffage à distance dans différents secteurs de la commune, tandis qu’une nouvelle extension au chemin des Épinettes vient d’être mise à l’enquête. Derrière ces travaux se dessine une transformation plus ambitieuse : relier progressivement bâtiments, quartiers et infrastructures à un système capable de valoriser plusieurs ressources énergétiques locales et renouvelables. À Marly, une partie de la chaleur provient même indirectement de l’eau du lac de la Gruyère, grâce à la réutilisation d’une ancienne infrastructure industrielle. Un cas concret de ce que peut devenir la transition énergétique à l’échelle communale.
À première vue, ce ne sont que des travaux routiers : des tranchées, des déviations, des accès temporairement modifiés et des conduites installées sous la chaussée. Depuis le 17 août 2026, un chantier de chauffage à distance est ainsi en cours au chemin des Épinettes à Marly et doit se poursuivre jusqu’au 30 novembre. Dans le même temps, Groupe E intervient route du Centre, rue de la Colline et route de la Grangette. Un autre chantier a commencé le 17 août au chemin de la Combetta. Et une nouvelle étape administrative confirme que le développement continue : une extension du chauffage à distance au chemin des Épinettes est mise à l’enquête publique du 11 septembre au 10 octobre 2026.
Pris séparément, chacun de ces chantiers paraît modeste. Mis bout à bout, ils racontent autre chose : ils montrent comment une commune de l’agglomération fribourgeoise est progressivement intégrée à une infrastructure énergétique qui dépasse les limites d’un bâtiment, d’un quartier et même de la commune. Car le chauffage à distance développé à Marly n’est pas conçu comme une succession de petites centrales indépendantes. Il appartient à un projet beaucoup plus vaste : CAD Fribourg.
Un réseau qui dépasse les frontières communales
Le réseau dessert aujourd’hui huit communes : Fribourg, Granges-Paccot, Givisiez, Corminboeuf, Matran, Hauterive, Marly et Villars-sur-Glâne. Son principe est relativement simple. Au lieu que chaque immeuble possède sa propre chaudière produisant individuellement sa chaleur, celle-ci est produite dans différentes installations puis transportée sous forme d’eau chaude par un réseau de conduites enterrées. Dans chaque bâtiment raccordé, un échangeur transfère la chaleur du réseau au système de chauffage et à la production d’eau chaude sanitaire. La chaudière individuelle devient alors inutile.
Mais l’intérêt environnemental du dispositif dépend évidemment de la manière dont la chaleur injectée dans le réseau est produite. C’est précisément sur ce point que le modèle fribourgeois devient intéressant. Le réseau permet de combiner plusieurs ressources : bois, chaleur récupérée lors de l’incinération des déchets ménagers non recyclables, chaleur industrielle et, progressivement, d’autres sources présentes sur le territoire. Selon Groupe E, plus de 80 % du mix énergétique de ses réseaux de chauffage à distance fribourgeois était d’origine renouvelable en 2024. La consommation de chaleur de ces réseaux dépassait alors 225 GWh. Groupe E estime que leur fonctionnement a permis d’éviter plus de 56’000 tonnes d’équivalent CO₂ durant cette seule année.
À Marly, la transition énergétique prend toutefois une dimension supplémentaire. L’une des sources de chaleur utilisées commence son parcours plusieurs kilomètres plus loin. De l’eau du lac de la Gruyère est captée par l’intermédiaire de la centrale hydroélectrique d’Hauterive, puis acheminée jusqu’au secteur du Marly Innovation Center. Là se trouvait une ancienne infrastructure industrielle datant des années 1960, liée à l’histoire industrielle du site. Plutôt que de repartir de zéro, cette installation a été réhabilitée. Une pompe à chaleur récupère les calories contenues dans l’eau et cette énergie peut ensuite être valorisée pour alimenter le réseau de chauffage à distance du sud de l’agglomération, notamment le quartier de l’Ancienne Papeterie. L’eau est ensuite rejetée dans la Gérine.
Le système constitue un exemple particulièrement parlant d’économie territoriale de l’énergie. Une infrastructure construite initialement pour répondre aux besoins d’une industrie trouve, plusieurs décennies plus tard, une nouvelle fonction dans la décarbonation du chauffage. Et une ressource qui existait déjà — les calories contenues dans l’eau — devient une source énergétique locale exploitable.
De l’ancienne industrie à l’écoquartier
Ce changement est d’autant plus symbolique qu’il intervient dans une commune dont une partie importante du développement urbain actuel s’effectue sur d’anciens territoires industriels. L’Ancienne Papeterie en est l’un des exemples. Le quartier développé sur ce site accueille logements, activités et services. L’un de ses ensembles comprend notamment une tour de quatorze étages avec 60 logements et plus de 1’600 m² d’activités, auxquels s’ajoutent des duplex, des appartements et plus de 1’000 m² d’activités et de services au niveau du socle. Le complexe est raccordé au chauffage à distance et son concepteur indique un bilan énergétique 100 % renouvelable.
La transformation urbaine et la transformation énergétique avancent donc ici parallèlement. On ne construit plus seulement de nouveaux logements : on repense simultanément la manière dont ils seront alimentés en chaleur pendant plusieurs décennies. Pour une commune, cette articulation est fondamentale. Les décisions prises lors de la création ou de la densification d’un quartier déterminent une partie de sa consommation énergétique future. Installer un réseau de chaleur pendant que le territoire se transforme permet d’éviter que chaque nouveau bâtiment développe sa propre solution isolée.
Marly avait d’ailleurs préparé le terrain. La commune avait intégré le chauffage à distance à sa planification énergétique et, labellisée Cité de l’énergie, expliquait déjà vouloir créer des conditions favorables à une utilisation efficace de l’énergie et à une meilleure intégration des ressources renouvelables locales. Quatre premières zones de desserte avaient alors été identifiées. La commune soutenait explicitement le développement du réseau de Groupe E comme l’un des moyens permettant de diminuer les émissions de CO₂ sur son territoire. Le choix du chauffage à distance est particulièrement adapté aux secteurs densifiés : plus les bâtiments consommateurs de chaleur sont nombreux et proches les uns des autres, plus il devient pertinent de mutualiser les infrastructures nécessaires à leur approvisionnement. Marly présente précisément cette combinaison : croissance urbaine, nouveaux quartiers, bâtiments collectifs, activités économiques et patrimoine existant à transformer.
L’année 2026 marque donc moins le début du projet que son passage à une nouvelle échelle. La carte des travaux actuellement publiée par Groupe E donne une image très concrète de cette progression. Au chemin des Épinettes, les travaux commencés le 17 août doivent durer jusqu’au 30 novembre 2026. Route du Centre, rue de la Colline et route de la Grangette, une première phase a démarré le 1er juin et une seconde phase se déroule également du 17 août au 30 novembre. Au chemin de la Combetta, un autre chantier est programmé du 17 août au 9 octobre. Et le 11 septembre, Groupe E Celsius a déposé une nouvelle extension du CAD au chemin des Épinettes dans le cadre de la procédure ordinaire de mise à l’enquête.
La transition se joue sous les rues
Ce calendrier montre quelque chose d’essentiel : la transition énergétique communale est aussi un chantier d’infrastructure. Elle implique d’ouvrir des rues, coordonner différents réseaux, gérer la circulation, informer les riverains et planifier les raccordements. Pour les habitants, la transition énergétique peut ainsi être beaucoup moins abstraite qu’un objectif climatique fixé à 2040 ou 2050. Pendant plusieurs mois, elle passe littéralement devant leur porte.
Le changement est également important pour les propriétaires raccordés. Dans un bâtiment chauffé traditionnellement au mazout ou au gaz, une installation individuelle produit la chaleur nécessaire. Le chauffage à distance déplace cette production. Une sous-station équipée d’un échangeur récupère la chaleur apportée par le réseau. Cela permet de supprimer la chaudière individuelle du bâtiment raccordé. Le bénéfice potentiel n’est donc pas uniquement climatique. Une partie des contraintes associées à la production locale de chaleur disparaît également : chaudière, combustible et certains besoins d’entretien sont remplacés par une infrastructure beaucoup plus compacte.
Mais le chauffage à distance n’est pas automatiquement pertinent partout. Il nécessite une densité suffisante de besoins thermiques et des investissements importants dans les conduites. C’est pourquoi la planification territoriale est déterminante. Dans une zone dense, plusieurs dizaines d’immeubles peuvent être raccordés sur un même axe. Dans un secteur très dispersé, les kilomètres de conduites nécessaires pour desservir quelques bâtiments peuvent rendre le modèle beaucoup moins intéressant. La carte énergétique de la commune devient donc presque aussi importante que son plan d’urbanisme.
Le cas de Marly doit aussi être replacé dans la dimension du projet fribourgeois. Groupe E affiche pour CAD Fribourg un objectif à très long terme : à l’horizon 2060, environ 60 % du Grand Fribourg doit pouvoir être raccordé au chauffage à distance. Il ne s’agit pas seulement d’habitations. Le réseau est destiné aux immeubles locatifs, propriétés par étages, maisons individuelles lorsque leur localisation s’y prête, bâtiments publics et infrastructures industrielles. Les ambitions présentées lors du développement du projet donnent une idée de l’échelle recherchée à terme : plus de 4’000 clients raccordés, environ 250 kilomètres de réseau et une production de chaleur de l’ordre de 550 GWh par an. L’objectif annoncé était également d’atteindre une réduction d’environ 127’000 tonnes de CO₂ par année à l’horizon du projet complet.
Ces chiffres correspondent à une vision de long terme et non à la situation actuelle. Aujourd’hui, Groupe E indique 547 raccordements pour le réseau CAD Fribourg. Le chemin restant à parcourir est donc considérable. Mais c’est précisément ce qui rend les travaux actuellement menés à Marly intéressants : ils matérialisent, rue après rue, le passage d’une planification énergétique à une infrastructure réelle.
Un réseau capable d’évoluer
L’autre force d’un grand réseau de chaleur réside dans sa capacité à évoluer. Une chaudière individuelle installée dans un immeuble reste dépendante de la technologie choisie au moment de son installation. Un réseau mutualisé peut, lui, modifier progressivement les sources utilisées pour produire la chaleur. C’est un point central du projet fribourgeois.
La chaleur issue de l’usine d’incinération SAIDEF joue déjà un rôle important. La récupération de chaleur provenant de l’eau utilisée sur le site industriel de Marly en joue un autre. D’autres ressources peuvent progressivement être intégrées. Groupe E cite notamment la chaleur des eaux usées des stations d’épuration et celle de la Sarine parmi les ressources renouvelables susceptibles d’être valorisées par le réseau fribourgeois. Des possibilités de récupération de chaleur provenant d’autres activités ont également été étudiées.
Le réseau devient alors une sorte de colonne vertébrale énergétique. La source de chaleur peut évoluer sans qu’il soit nécessaire de remplacer les installations de chauffage de chaque immeuble raccordé. C’est probablement l’un des enseignements les plus intéressants pour les communes. La transition énergétique ne consiste plus nécessairement à chercher une technologie parfaite qui résoudrait tout. Elle peut consister à construire une infrastructure suffisamment flexible pour accueillir progressivement les meilleures ressources disponibles localement.
À Marly, cette logique conduit à regarder différemment le territoire. Le lac de la Gruyère n’est plus seulement une réserve d’eau et un élément du paysage : les calories de son eau peuvent contribuer à chauffer des bâtiments. Une ancienne infrastructure industrielle n’est plus nécessairement obsolète : elle peut être reconvertie. L’incinération des déchets produit une chaleur qui peut être récupérée. Les eaux usées contiennent également une énergie thermique exploitable. Certaines activités industrielles rejettent de la chaleur. Et les quartiers densifiés créent une concentration de besoins qui rend possible leur mutualisation.
Le travail d’une politique énergétique territoriale consiste alors à faire correspondre ces ressources et ces besoins. Où produit-on de la chaleur ? Où en perd-on ? Où sont les grands consommateurs ? Quels quartiers seront densifiés ? Quels bâtiments doivent prochainement remplacer leur chaudière ? Quels travaux routiers sont programmés et pourraient être coordonnés avec la pose d’un réseau ? Ces questions relèvent autant de l’énergie que de l’aménagement communal.
Le cas de Marly montre finalement une transition énergétique moins spectaculaire que certaines grandes centrales solaires ou certains barrages, mais probablement plus proche du quotidien des communes. Il n’y a pas un équipement unique qui change soudainement tout. Il y a un réseau. Une conduite est posée au chemin des Épinettes. Une autre progresse route du Centre. Des bâtiments sont raccordés. Une ancienne installation industrielle est réutilisée. Des calories sont récupérées dans de l’eau provenant du lac de la Gruyère. La chaleur de l’incinération des déchets est valorisée. Et progressivement, les chaudières individuelles des bâtiments raccordés laissent leur place à des échangeurs reliés à une infrastructure commune.
C’est une autre manière de raconter la transition énergétique. Elle ne se limite plus à demander à chaque propriétaire de trouver individuellement une alternative au mazout ou au gaz. La collectivité planifie son territoire, l’énergéticien construit l’infrastructure et différents producteurs de chaleur peuvent alimenter un réseau commun.
Marly constitue à ce titre un laboratoire intéressant pour les communes romandes. Non parce que son modèle serait reproductible à l’identique partout : la densité urbaine, la géographie, les infrastructures existantes et les ressources énergétiques varient fortement d’une commune à l’autre. Mais parce qu’il pose une question que beaucoup de collectivités devront progressivement se poser : avant de chercher de nouvelles sources d’énergie ailleurs, avons-nous identifié toute la chaleur déjà disponible sur notre propre territoire ?
À Marly, une partie de la réponse se trouvait dans une ancienne infrastructure industrielle et dans l’eau provenant du lac de la Gruyère. En septembre 2026, elle se trouve désormais aussi sous les rues de la commune.
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